Un soir, la marquise de Gesvres sortit des Italiens, oĂč elle nâavait fait quâapparaĂźtre, et, contre ses habitudes tardives, rentra presque aussitĂŽt chez elle. Tout le temps quâelle Ă©tait restĂ©e au spectacle, elle avait, ou nâavait pas, Ă©coutĂ© cette musique, amour banal des gens affectĂ©s, avec un air passablement ostrogoth, roulĂ©e quâelle Ă©tait dans un mantelet de velours Ă©carlate doublĂ© de martre zibeline, parure qui lui donnait je ne sais quelle mine royale et barbare, trĂšs seyante du reste au genre de beautĂ© quâelle avait. Elle jeta dâune main impatiente dans la coupe dâopale de la cheminĂ©e les pierres verdĂątresâdeux simples aigues-marinesâquâelle portait Ă ses oreilles; et, devant la glace qui lui renvoyait sa belle tĂȘte, elle nâeut pas le sourire si doux pour elle-mĂȘme que toutes les femmes volent Ă leur amant; elle nâessaya pas quelque sournoise minauderie pour le lendemain; elle nâaiguisa pas sur la glace polie une flĂšche de plus pour son carquois. Il faut lui rendre cette justice: elle Ă©tait aussi naturelle quâune femme, qui nâest pas bergĂšre sur le versant des Alpes, peut lâĂȘtre dans une chambre parfaitement Ă©lĂ©gante, Ă trois pas dâun lit de satin. BĂ©rangĂšre de Gesvres avait Ă©tĂ© une des femmes les plus belles du siĂšcle, et quoiquâelle eĂ»t dĂ©passĂ© lâĂąge oĂč les femmes sont rĂ©putĂ©es vieilles dans cet implacable Paris qui pousse chaque chose si vite Ă sa fin, on comprenait encore, en la regardant, tous les bonheurs et toutes les folies. Elle Ă©tait de cette race de femmes qui rĂ©sistent au temps mieux quâaux hommes, ce qui est pour toutes la meilleure maniĂšre dâĂȘtre invincibles. Comme Mlle Georges, quâelle nâĂ©galait pas pour la divinitĂ© du visage, mais dont elle approchait cependant, elle avait sauvĂ© de lâoutrage fatal des annĂ©es des traits dâune infrangible rĂ©gularitĂ©; seulement, plus heureuse que la grande tragĂ©dienne, elle ne voyait point sa noble tĂȘte Ă©garĂ©e sur un corps monstrueux, le sphinx charmant, sĂ©vĂšre, Ă©ternel, finissant en hippopotame. Le temps, qui lâavait jaunie comme les marbres exposĂ©s Ă lâair, nâavait point autrement altĂ©rĂ© sa forme puissante. Cette forme offrait en BĂ©rangĂšre un tel mĂ©lange de mollesse et de grandeur, câĂ©tait un hermaphrodisme si bien fondu entre ce qui charme et ce qui impose, entre ce qui subjugue et ce qui enivre, que jamais lâart et ses incomparables fantaisies nâavaient rien produit de pareil. Elle Ă©tait fort grande, mais lâampleur des lignes disparaissait dans la grĂące de leur courbure, dans la plĂ©nitude et lâubertĂ© des contours. Sa tĂȘte, soutenue par un cou dâune Ă©nergie sculpturale, Ă©tait couverte de cheveux chĂątain foncĂ©, tantĂŽt tombant Ă flots crĂȘpĂ©s trĂšs clair des deux cĂŽtĂ©s du visage, coiffure absurde avec un visage comme le sien; tantĂŽt tressĂ©s durement le long des joues, ce qui commençait Ă merveilleusement aller Ă son genre de physionomie; ou enfin partagĂ©s parfois en bandeaux, comme elle les avait ce soir-lĂ , avec une Ă©meraude sur le front, ce qui Ă©tait sa plus triomphante et sa plus magnifique maniĂšre. Le front manquait dâĂ©lĂ©vation; il nâĂ©tait pas carrĂ© comme celui de Catherine II; mais sous sa forme toute fĂ©minine, il y avait dans sa largeur dâune tempe Ă lâautre une force dâintelligence supĂ©rieure. Les sourcils nâĂ©taient pas fort marquĂ©s, ni les yeux quâils couronnaient fort grands; mais ces sourcils Ă©taient dâune irrĂ©prochable nettetĂ©, et ces yeux avaient un Ă©clat si profond quâils paraissaient immenses Ă force de lumiĂšre, et que plus grands ils eussent semblĂ© durs. Les yeux Ă©taient un trait caractĂ©ristique en Mme de Gesvres. Naturellement, ils nâavaient point de douceur, et restaient perçants et froids. CâĂ©taient les yeux dâun homme dâĂtat de gĂ©nie qui comprendrait assez toutes choses pour nâavoir le dĂ©dain de rien. Quand elle voulaitâcar le monde lui avait appris ce quâil aimeâles rendre caressants et tendres, ils devenaient cĂąlins et presque faux. Tout un ordre de sentiments manquait Ă ce regard dâune flamme si noire, qui nâĂ©tait vraiment superbe que quand il Ă©tait attentif.
Un soir, la marquise de Gesvres sortit des Italiens, oĂč elle nâavait fait quâapparaĂźtre, et, contre ses habitudes tardives, rentra presque aussitĂŽt chez elle. Tout le temps quâelle Ă©tait restĂ©e au spectacle, elle avait, ou nâavait pas, Ă©coutĂ© cette musique, amour banal des gens affectĂ©s, avec un air passablement ostrogoth, roulĂ©e quâelle Ă©tait dans un mantelet de velours Ă©carlate doublĂ© de martre zibeline, parure qui lui donnait je ne sais quelle mine royale et barbare, trĂšs seyante du reste au genre de beautĂ© quâelle avait. Elle jeta dâune main impatiente dans la coupe dâopale de la cheminĂ©e les pierres verdĂątresâdeux simples aigues-marinesâquâelle portait Ă ses oreilles; et, devant la glace qui lui renvoyait sa belle tĂȘte, elle nâeut pas le sourire si doux pour elle-mĂȘme que toutes les femmes volent Ă leur amant; elle nâessaya pas quelque sournoise minauderie pour le lendemain; elle nâaiguisa pas sur la glace polie une flĂšche de plus pour son carquois. Il faut lui rendre cette justice: elle Ă©tait aussi naturelle quâune femme, qui nâest pas bergĂšre sur le versant des Alpes, peut lâĂȘtre dans une chambre parfaitement Ă©lĂ©gante, Ă trois pas dâun lit de satin. BĂ©rangĂšre de Gesvres avait Ă©tĂ© une des femmes les plus belles du siĂšcle, et quoiquâelle eĂ»t dĂ©passĂ© lâĂąge oĂč les femmes sont rĂ©putĂ©es vieilles dans cet implacable Paris qui pousse chaque chose si vite Ă sa fin, on comprenait encore, en la regardant, tous les bonheurs et toutes les folies. Elle Ă©tait de cette race de femmes qui rĂ©sistent au temps mieux quâaux hommes, ce qui est pour toutes la meilleure maniĂšre dâĂȘtre invincibles. Comme Mlle Georges, quâelle nâĂ©galait pas pour la divinitĂ© du visage, mais dont elle approchait cependant, elle avait sauvĂ© de lâoutrage fatal des annĂ©es des traits dâune infrangible rĂ©gularitĂ©; seulement, plus heureuse que la grande tragĂ©dienne, elle ne voyait point sa noble tĂȘte Ă©garĂ©e sur un corps monstrueux, le sphinx charmant, sĂ©vĂšre, Ă©ternel, finissant en hippopotame. Le temps, qui lâavait jaunie comme les marbres exposĂ©s Ă lâair, nâavait point autrement altĂ©rĂ© sa forme puissante. Cette forme offrait en BĂ©rangĂšre un tel mĂ©lange de mollesse et de grandeur, câĂ©tait un hermaphrodisme si bien fondu entre ce qui charme et ce qui impose, entre ce qui subjugue et ce qui enivre, que jamais lâart et ses incomparables fantaisies nâavaient rien produit de pareil. Elle Ă©tait fort grande, mais lâampleur des lignes disparaissait dans la grĂące de leur courbure, dans la plĂ©nitude et lâubertĂ© des contours. Sa tĂȘte, soutenue par un cou dâune Ă©nergie sculpturale, Ă©tait couverte de cheveux chĂątain foncĂ©, tantĂŽt tombant Ă flots crĂȘpĂ©s trĂšs clair des deux cĂŽtĂ©s du visage, coiffure absurde avec un visage comme le sien; tantĂŽt tressĂ©s durement le long des joues, ce qui commençait Ă merveilleusement aller Ă son genre de physionomie; ou enfin partagĂ©s parfois en bandeaux, comme elle les avait ce soir-lĂ , avec une Ă©meraude sur le front, ce qui Ă©tait sa plus triomphante et sa plus magnifique maniĂšre. Le front manquait dâĂ©lĂ©vation; il nâĂ©tait pas carrĂ© comme celui de Catherine II; mais sous sa forme toute fĂ©minine, il y avait dans sa largeur dâune tempe Ă lâautre une force dâintelligence supĂ©rieure. Les sourcils nâĂ©taient pas fort marquĂ©s, ni les yeux quâils couronnaient fort grands; mais ces sourcils Ă©taient dâune irrĂ©prochable nettetĂ©, et ces yeux avaient un Ă©clat si profond quâils paraissaient immenses Ă force de lumiĂšre, et que plus grands ils eussent semblĂ© durs. Les yeux Ă©taient un trait caractĂ©ristique en Mme de Gesvres. Naturellement, ils nâavaient point de douceur, et restaient perçants et froids. CâĂ©taient les yeux dâun homme dâĂtat de gĂ©nie qui comprendrait assez toutes choses pour nâavoir le dĂ©dain de rien. Quand elle voulaitâcar le monde lui avait appris ce quâil aimeâles rendre caressants et tendres, ils devenaient cĂąlins et presque faux. Tout un ordre de sentiments manquait Ă ce regard dâune flamme si noire, qui nâĂ©tait vraiment superbe que quand il Ă©tait attentif.