L'Amour impossible: La bague d'Annibal - Jules Barbey d'Aurevilly

By Jules Barbey d'Aurevilly

Release Date: 2020-11-12

Genre: Literary Fiction

(0 ratings)
Un soir, la marquise de Gesvres sortit des Italiens, oĂč elle n’avait fait qu’apparaĂźtre, et, contre ses habitudes tardives, rentra presque aussitĂŽt chez elle. Tout le temps qu’elle Ă©tait restĂ©e au spectacle, elle avait, ou n’avait pas, Ă©coutĂ© cette musique, amour banal des gens affectĂ©s, avec un air passablement ostrogoth, roulĂ©e qu’elle Ă©tait dans un mantelet de velours Ă©carlate doublĂ© de martre zibeline, parure qui lui donnait je ne sais quelle mine royale et barbare, trĂšs seyante du reste au genre de beautĂ© qu’elle avait.
Elle jeta d’une main impatiente dans la coupe d’opale de la cheminĂ©e les pierres verdĂątres—deux simples aigues-marines—qu’elle portait Ă  ses oreilles; et, devant la glace qui lui renvoyait sa belle tĂȘte, elle n’eut pas le sourire si doux pour elle-mĂȘme que toutes les femmes volent Ă  leur amant; elle n’essaya pas quelque sournoise minauderie pour le lendemain; elle n’aiguisa pas sur la glace polie une flĂšche de plus pour son carquois. Il faut lui rendre cette justice: elle Ă©tait aussi naturelle qu’une femme, qui n’est pas bergĂšre sur le versant des Alpes, peut l’ĂȘtre dans une chambre parfaitement Ă©lĂ©gante, Ă  trois pas d’un lit de satin.
BĂ©rangĂšre de Gesvres avait Ă©tĂ© une des femmes les plus belles du siĂšcle, et quoiqu’elle eĂ»t dĂ©passĂ© l’ñge oĂč les femmes sont rĂ©putĂ©es vieilles dans cet implacable Paris qui pousse chaque chose si vite Ă  sa fin, on comprenait encore, en la regardant, tous les bonheurs et toutes les folies. Elle Ă©tait de cette race de femmes qui rĂ©sistent au temps mieux qu’aux hommes, ce qui est pour toutes la meilleure maniĂšre d’ĂȘtre invincibles. Comme Mlle Georges, qu’elle n’égalait pas pour la divinitĂ© du visage, mais dont elle approchait cependant, elle avait sauvĂ© de l’outrage fatal des annĂ©es des traits d’une infrangible rĂ©gularitĂ©; seulement, plus heureuse que la grande tragĂ©dienne, elle ne voyait point sa noble tĂȘte Ă©garĂ©e sur un corps monstrueux, le sphinx charmant, sĂ©vĂšre, Ă©ternel, finissant en hippopotame. Le temps, qui l’avait jaunie comme les marbres exposĂ©s Ă  l’air, n’avait point autrement altĂ©rĂ© sa forme puissante. Cette forme offrait en BĂ©rangĂšre un tel mĂ©lange de mollesse et de grandeur, c’était un hermaphrodisme si bien fondu entre ce qui charme et ce qui impose, entre ce qui subjugue et ce qui enivre, que jamais l’art et ses incomparables fantaisies n’avaient rien produit de pareil. Elle Ă©tait fort grande, mais l’ampleur des lignes disparaissait dans la grĂące de leur courbure, dans la plĂ©nitude et l’ubertĂ© des contours. Sa tĂȘte, soutenue par un cou d’une Ă©nergie sculpturale, Ă©tait couverte de cheveux chĂątain foncĂ©, tantĂŽt tombant Ă  flots crĂȘpĂ©s trĂšs clair des deux cĂŽtĂ©s du visage, coiffure absurde avec un visage comme le sien; tantĂŽt tressĂ©s durement le long des joues, ce qui commençait Ă  merveilleusement aller Ă  son genre de physionomie; ou enfin partagĂ©s parfois en bandeaux, comme elle les avait ce soir-lĂ , avec une Ă©meraude sur le front, ce qui Ă©tait sa plus triomphante et sa plus magnifique maniĂšre. Le front manquait d’élĂ©vation; il n’était pas carrĂ© comme celui de Catherine II; mais sous sa forme toute fĂ©minine, il y avait dans sa largeur d’une tempe Ă  l’autre une force d’intelligence supĂ©rieure. Les sourcils n’étaient pas fort marquĂ©s, ni les yeux qu’ils couronnaient fort grands; mais ces sourcils Ă©taient d’une irrĂ©prochable nettetĂ©, et ces yeux avaient un Ă©clat si profond qu’ils paraissaient immenses Ă  force de lumiĂšre, et que plus grands ils eussent semblĂ© durs. Les yeux Ă©taient un trait caractĂ©ristique en Mme de Gesvres. Naturellement, ils n’avaient point de douceur, et restaient perçants et froids. C’étaient les yeux d’un homme d’État de gĂ©nie qui comprendrait assez toutes choses pour n’avoir le dĂ©dain de rien. Quand elle voulait—car le monde lui avait appris ce qu’il aime—les rendre caressants et tendres, ils devenaient cĂąlins et presque faux. Tout un ordre de sentiments manquait Ă  ce regard d’une flamme si noire, qui n’était vraiment superbe que quand il Ă©tait attentif.

L'Amour impossible: La bague d'Annibal - Jules Barbey d'Aurevilly

By Jules Barbey d'Aurevilly

Release Date: 2020-11-12

Genre: Literary Fiction

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Un soir, la marquise de Gesvres sortit des Italiens, oĂč elle n’avait fait qu’apparaĂźtre, et, contre ses habitudes tardives, rentra presque aussitĂŽt chez elle. Tout le temps qu’elle Ă©tait restĂ©e au spectacle, elle avait, ou n’avait pas, Ă©coutĂ© cette musique, amour banal des gens affectĂ©s, avec un air passablement ostrogoth, roulĂ©e qu’elle Ă©tait dans un mantelet de velours Ă©carlate doublĂ© de martre zibeline, parure qui lui donnait je ne sais quelle mine royale et barbare, trĂšs seyante du reste au genre de beautĂ© qu’elle avait.
Elle jeta d’une main impatiente dans la coupe d’opale de la cheminĂ©e les pierres verdĂątres—deux simples aigues-marines—qu’elle portait Ă  ses oreilles; et, devant la glace qui lui renvoyait sa belle tĂȘte, elle n’eut pas le sourire si doux pour elle-mĂȘme que toutes les femmes volent Ă  leur amant; elle n’essaya pas quelque sournoise minauderie pour le lendemain; elle n’aiguisa pas sur la glace polie une flĂšche de plus pour son carquois. Il faut lui rendre cette justice: elle Ă©tait aussi naturelle qu’une femme, qui n’est pas bergĂšre sur le versant des Alpes, peut l’ĂȘtre dans une chambre parfaitement Ă©lĂ©gante, Ă  trois pas d’un lit de satin.
BĂ©rangĂšre de Gesvres avait Ă©tĂ© une des femmes les plus belles du siĂšcle, et quoiqu’elle eĂ»t dĂ©passĂ© l’ñge oĂč les femmes sont rĂ©putĂ©es vieilles dans cet implacable Paris qui pousse chaque chose si vite Ă  sa fin, on comprenait encore, en la regardant, tous les bonheurs et toutes les folies. Elle Ă©tait de cette race de femmes qui rĂ©sistent au temps mieux qu’aux hommes, ce qui est pour toutes la meilleure maniĂšre d’ĂȘtre invincibles. Comme Mlle Georges, qu’elle n’égalait pas pour la divinitĂ© du visage, mais dont elle approchait cependant, elle avait sauvĂ© de l’outrage fatal des annĂ©es des traits d’une infrangible rĂ©gularitĂ©; seulement, plus heureuse que la grande tragĂ©dienne, elle ne voyait point sa noble tĂȘte Ă©garĂ©e sur un corps monstrueux, le sphinx charmant, sĂ©vĂšre, Ă©ternel, finissant en hippopotame. Le temps, qui l’avait jaunie comme les marbres exposĂ©s Ă  l’air, n’avait point autrement altĂ©rĂ© sa forme puissante. Cette forme offrait en BĂ©rangĂšre un tel mĂ©lange de mollesse et de grandeur, c’était un hermaphrodisme si bien fondu entre ce qui charme et ce qui impose, entre ce qui subjugue et ce qui enivre, que jamais l’art et ses incomparables fantaisies n’avaient rien produit de pareil. Elle Ă©tait fort grande, mais l’ampleur des lignes disparaissait dans la grĂące de leur courbure, dans la plĂ©nitude et l’ubertĂ© des contours. Sa tĂȘte, soutenue par un cou d’une Ă©nergie sculpturale, Ă©tait couverte de cheveux chĂątain foncĂ©, tantĂŽt tombant Ă  flots crĂȘpĂ©s trĂšs clair des deux cĂŽtĂ©s du visage, coiffure absurde avec un visage comme le sien; tantĂŽt tressĂ©s durement le long des joues, ce qui commençait Ă  merveilleusement aller Ă  son genre de physionomie; ou enfin partagĂ©s parfois en bandeaux, comme elle les avait ce soir-lĂ , avec une Ă©meraude sur le front, ce qui Ă©tait sa plus triomphante et sa plus magnifique maniĂšre. Le front manquait d’élĂ©vation; il n’était pas carrĂ© comme celui de Catherine II; mais sous sa forme toute fĂ©minine, il y avait dans sa largeur d’une tempe Ă  l’autre une force d’intelligence supĂ©rieure. Les sourcils n’étaient pas fort marquĂ©s, ni les yeux qu’ils couronnaient fort grands; mais ces sourcils Ă©taient d’une irrĂ©prochable nettetĂ©, et ces yeux avaient un Ă©clat si profond qu’ils paraissaient immenses Ă  force de lumiĂšre, et que plus grands ils eussent semblĂ© durs. Les yeux Ă©taient un trait caractĂ©ristique en Mme de Gesvres. Naturellement, ils n’avaient point de douceur, et restaient perçants et froids. C’étaient les yeux d’un homme d’État de gĂ©nie qui comprendrait assez toutes choses pour n’avoir le dĂ©dain de rien. Quand elle voulait—car le monde lui avait appris ce qu’il aime—les rendre caressants et tendres, ils devenaient cĂąlins et presque faux. Tout un ordre de sentiments manquait Ă  ce regard d’une flamme si noire, qui n’était vraiment superbe que quand il Ă©tait attentif.

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